Mes découvertes en chemin:
Les saisons du placard
C'est déjà l'été. Les vêtements de Christie ont quitté le placard pour la cave, comme elle nous l’a annoncé. C’est l’heure des mues saisonnières.
Ce qu'on a laissé de soi l'année dernière, palpitant de vie entre les plis de vêtements où nichait encore l'odeur du soleil ou celui des brumes de l'hiver passé, on le retrouve dans les malles, tout refroidi, empesé par l'odeur grise et fade de la terre battue de la cave.
Dans les malles et les cartons, il y a ce qu'on a envie de reprendre, les fils qu'on désire renouer, des choses avec lesquelles on en avait terminé un peu trop vite à cause du changement de la température extérieure et qu'on a envie soudain, en voyant les pois d'une popeline froissée, les rides nobles et fidèles d'une veste de lin, de bercer encore toute une saison. Des idées, des projets, des rencontres, le goût des beignets de courgettes et celui de la conversation bénigne à l'apéritif.
Ah! Renfiler la robe de soie amarante clair, qui suit sensuellement le buste et les hanches et dont l’ourlet léger balancé par la marche, flirte avec les tresses d’argent des sandales. Laver avec délice à la main, moi qui ne porte que du noir et du blanc, la tunique de mousseline fleurie qui a vu mon dernier anniversaire, et que l’eau du robinet rend fragile comme du papier de soie, immatérielle et rose comme un sourire tardif du soleil sur le mur de la maison d’été. Retrouver la lourde, froide et fluctuante matière du kimono : crêpe mat et profond comme un bois nocturne à l’extérieur, et à l’intérieur, contre la peau, encre secrète et lacustre du miroitant satin bleu-noir.
Et puis l’on retrouve ce dont décidément on ne veut plus, mais plus jamais! Rien que la couleur, rien que la matière font grincer des dents! On retrouve les peaux qu'à notre insu, on avait donc quittées pour toujours, qui sont à jamais trop justes, dans lesquelles on ne voudrait rentrer pour rien au monde. Les peaux de quand on était petite, l'année dernière, quand telle bouleversante joie ne nous avait pas encore transfigurée, telle déception ne nous avait pas décapée toute entière, tel heureux renoncement ne nous avait pas encore ôté ce poids d'illusion, sans lequel on s’est senti si bien tout cet hiver.
Ces pelures-là - point de pitié - on s'en défait avec soulagement. Mais non sans un dernier regard qui évalue la distance parcourue, apprécie intimement les progrès, cotte à leur prix d'efforts ou de larmes les biens immatériels que nous avons mystérieusement acquis depuis que nous les avions soigneusement pliés: liberté, connaissance, sagesse, insensible envergure de l'être en croissance, flamboiement voilé de la maturité qui nous vêt désormais, chaque saison davantage, de sagacité tendre, de clairvoyante indulgence, et dote le regard sur toute chose d'un éclat amoureux qui ne passera plus de mode.
C’est l’été. Déjà. Et année après année, il arrive plus vite. Bientôt ce sera septembre, presque veille de Noël! Puis, après le laborieux début d’année, déjà on sera dans l’anticipation de l’été. Que ferais-je de cette année, si courte, si courte, étroitement comprise entre les deux grandes mutations du placard à vêtements ? Qu'est-ce que je ne voudrai plus porter, l'an prochain?
Comment aurai-je grandi?
