Ma vie est un conte:
Le monde du dessus et
le monde du dessous

Il fait beau dehors, c'est samedi.
Ce matin les fruits et les légumes du marché Poncelet me font de l'oeil. L'air est vif mais pas méchant, et aux terrasses des cafés il ressemble presque aux premiers sourires aigrelets du printemps. Je note en passant qu'il y a des cèpes à 29,90 et les mêmes à 49,90, un peu plus loin. Et en levant le nez sur les étiquettes d'ardoise, ce que je vois ce sont des bois connus de moi où des cèpes gratuits, les cèpes du bon Dieu, cachent modestement sous les myrtilles sauvages leurs trésors de saveurs. Je note aussi sur les étals, à côté de clémentines racontant déjà Noël et le gui de l'an nouveau, des melons, des fraises et des framboises désaisonnées, qui déboussolent jusqu'à l'envie.
Je vois tout cela,
je sens, je vis, je jouis du matin frais et de la buée bleue sur les cassis, je réponds à la cordiale fromagère, je marche, je ferme mon manteau et garantis mon cou contre le petit ventelet coulant des ruelles...mais en réalité je ne suis pas là...
Où je suis?
Eh bien, je suis dans un conte,
qui parle de cette fille obligée par sa marâtre à se jeter dans le puits pour récupérer sa quenouille. Ou bien, je suis dans cet autre où vit cette princesse, tellement fière qu'elle ne trouvait jamais aucun roi assez noble pour elle, et que son père finit par marier au premier mendiant venu. Je suis dans cet autre conte encore, où la reine mettait à l'épreuve ses prétendants du haut de sa tour et leur coupait la tête au matin, jusqu'à rencontrer celui qu'elle est bien obligée d'épouser.

Voilà, je me sens comme cette jeune fille
désespérée, qui se jette à l'eau et trouve au fond du puits l'accès à un monde de richesses merveilleuses. Comme cette autre précipitée du haut de sa grandeur dans les affres de la plus humiliante réalité, où elle pourra enfin découvrir qui elle est. Comme cette dernière princesse qui, ayant trouvé plus fort qu'elle, abandonne enfin la tour de perfection stérile où elle se serait étiolée, et se met à vivre avec son époux digne d'elle.
Pourquoi je pense à elles?
Parce que je suis en train de vivre ce que ces héroïnes vivent: le saut dans l'inconnu. Ces contes nous parlent tous trois de la même choses: du passage à l'action, du pont étroit et périlleux du rêve à la réalité, avec la sensation de vide fatal qui l'accompagne. Quand je dis que je me lance, c'est comme elles que je le fais, avec ce même sentiment de "bruler ses vaisseaux", d'avancer en non retour. Pour moi, l'inconnu, c'est l'imperfection! Le pire ! Je me prescris le pire ! J'épouse un mendiant, je dégringole dans le puits! Voilà ce que je suis en train de vivre tandis que j'achète mon choux fleur ce matin!
C'est ainsi que je suis, comme toujours,
dans ma réalité quotidienne et en même temps dans la réalité de la métaphore, une réalité qui se vit dans le "monde d'en-dessous", le monde intérieur. Ce monde, qui résonne à toute image, à tout symbole, à toute parabole, en ce moment est peuplé pour moi de personnages et de dieux. Bien plus qu'avec mes enfants et mes amis, je suis avec des héroïnes de l'Histoire ancienne, de contes, ou des déesses grecques qui ressemblent si fort à des femmes que je croisent tous les jours, et me ressemblent comme des soeurs ainées qui n'auraient que 4000 ans de plus que moi.
Je baigne dans la gestation de ce projet que je porte,
cette formation ambitieuse sur le Masculin-Féminin, qui est en train de naître de moi mais aussi, exactement comme un enfant, de naître de lui-même. J'ai l'impression que je ne fais qu'accoucher d'un être qui a décidé de venir au jour et de vivre. Je me suis jetée à l'eau, parce que le temps en est venu, et non parce que je me sens prête, armée, solide, sachante, expérimentée, mûre. Pas du tout! J'y vais, comme le bébé pour qui l'heure est venue, parce qu'une force obscure, mystérieuse et tellurique, en a décidé ainsi.
Dans ce cas, tout retard met la vie en péril.
Il faut y aller...
